Jean Crotti : L’instigateur du gemmail

Jean Crotti : L’instigateur du gemmail

25/05/2017 Protagonistes 0
C’est à Bulle, bourgade de Suisse francophone du canton de Fribourg, d’une dizaine de milliers d’habitants, qu’est né Jean Joseph Crotti en 1878. Il était le plus jeune de trois enfants. Il avait un frère de cinq ans son aîné, André, appelé à devenir un chirurgien réputé, spécialiste de la glande thyroïde, et qui émigra aux États-Unis à la veille de la Première Guerre mondiale, dans l’Ohio. Il avait aussi, plus âgée que lui de seulement deux ans, une sœur, dont la mort, à seize ans, l’a profondément marqué.
Ses parents, originaires du Tessin, déménagent en 1887 pour Fribourg, où son père, peintre en bâtiment, ouvre sa propre entreprise. Contrairement aux espoirs de celui-ci, qui le voyait prendre sa succession, il décide, en 1898, de s’inscrire à l’école des Arts décoratifs de Munich, mais l’enseignement le déçoit. En 1901, après avoir brièvement travaillé auprès d’un décorateur de théâtre, il part pour Paris, étudier à l’Académie Julian, dont il suit les cours pendant un an.
Prenant un atelier près de la place Blanche, il s’engage dans une carrière artistique, aidé financièrement par son frère. En 1907, il envoie une toile au Salon des Indépendants. Insatisfait, il la détruit aussitôt après. En 1908, il expose au Salon d’automne. Il est influencé par les tendances picturales de l’époque, notamment par le pointillisme de Georges Seurat, puis le fauvisme, et enfin, plus durablement, par le cubisme. De 1909 à 1912, il peint des paysages où se superposent des cubes, des pyramides, des formes géométriques.
En 1914, l’atmosphère de la guerre lui étant difficilement supportable, il répond favorablement à une invitation de son frère à se rendre chez lui, aux États-Unis. Il quitte la France avec Yvonne Chastel, la jeune femme qu’il a récemment épousée. Au bout de quelques semaines, le couple s’installe à New York. Il y entre en relation avec les collectionneurs Walter et Louise Arensberg, qui organisent des soirées auxquelles sont invités les artistes d’avant-garde.
Se liant avec Francis Picabia et partageant un atelier avec Marcel Duchamp, Crotti – se transformant en dadaïste – connaît ce qu’il a appelé un second enfantement : « 1915 Naissance de Jean Crotti 2 par autoprocréation et self-accouchement et sans cordon ombilical », écrit-il en 1921 à l’intention du dossier Dadaglobe projeté par Tristan Tzara et resté inédit jusqu’en 1966.
En 1916, il expose à la galerie Montross de New York, en compagnie de Duchamp, Albert Gleizes et Jean Metzinger. Sa participation consiste en douze œuvres, dont trois constructions mêlant verre peint, métal et rebuts. L’une d’elles, de 1915, et qui a disparu, représentait un Portrait sur mesure de Marcel Duchamp.
En septembre 1916, le couple rentre à Paris. Crotti rencontre Suzanne Duchamp, sœur de Marcel, et il en tombe amoureux. Il l’épouse en avril 1919. Tous deux dadaïstes, ils exposent à Paris au premier Salon des Indépendants de l’après-guerre, en 1920, avec Picabia et Georges Ribemont-Dessaignes. Crotti participe ensuite à l’exposition Dada que met sur pied Tristan Tzara à la galerie Montaigne, en juin 1921. Il écrit, dessine, imprime des poèmes ou des tracts dadaïstes.
Mais sa collaboration au dadaïsme lui pose rapidement des problèmes intellectuels. Il rompt avec Tzara. Exposant au Salon d’automne de 1921 Mystère acatène, « premier essai de plastique TABU », il prétend enrichir dada d’une sorte de mysticisme. Dans un manifeste qu’il publie en octobre 1921, Tabu dada, il indique l’orientation de cette métamorphose : « Tabu est une Pensée nouvelle, une Expression nouvelle, une Religion nouvelle. […] Nous voulons exprimer le Mystère, ce qui ne se peut voir, ce qui ne se peut toucher. »
À travers un ésotérisme illustrant toute une cosmogonie qui reste insaisissable « à la foule », il élabore des tableaux, dessins et sculptures métalliques dont les combinaisons de lignes, courbes et autres signes sibyllins sont censés traduire le dynamisme secret du monde. Mais il ne s’agit là que d’une phase de transition au-delà du dadaïsme. En 1922, il revient plus ou moins au cubisme, réalisant des portraits par plans dissociés de couleurs agressives. À partir de 1924, il évolue vers des compositions abstraites.
Dans les années 1930, il invente une technique du vitrail sans monture de plomb, la technique du « gemmail », terme créé par l’association des mots « gemme » et « émail ». En 1938, il dépose le brevet de ce procédé, fortement exploité ultérieurement pour exécuter des compositions décoratives à partir de grains de verre.
Mort à Paris le 30 janvier 1958, le même jour que son frère André, Jean Crotti n’a cessé de travailler jusque-là en explorateur inlassable de formes répondant à une nécessité intérieure, animées de rythmes et de tourbillons, propres à satisfaire son attirance pour une irruption du merveilleux dans l’ordre du cosmos. En dehors de ce qui constitue sa période dadaïste, il est difficilement classable. Il a su assimiler en toute liberté, avec virtuosité, toutes les possibilités offertes en peinture par le « modernisme ». Pour le cinquantenaire de sa disparition, le musée de Fribourg lui a consacré, de juin à septembre 2008, la première rétrospective portant sur l’ensemble de son œuvre.

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